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Terrain et multisite

Le terrain sait ce qui s'est passé. Le siège l'apprend le vendredi.

Photos par messagerie, appels, feuilles papier scannées en fin de semaine, puis quelqu'un ressaisit. Le problème n'est pas que le terrain ne remonte rien : c'est qu'on lui demande de saisir deux fois la même chose.

Mis à jour le 9 août 202611 minutes de lecture

La situation, telle qu'elle se présente vraiment

Une équipe est en déplacement : commerciaux, poseurs, techniciens, animateurs de réseau, chefs de secteur. Ils font le travail correctement. Ils voient le client, ils constatent l'état du stock en rayon, ils relèvent un problème, ils prennent une commande.

Cette information arrive au siège par un chemin qui n'a jamais été décidé par personne : une photo envoyée le soir, un appel pendant le trajet, un message vocal, une feuille papier photographiée le vendredi. Au siège, quelqu'un lit, interprète et ressaisit dans le tableur ou dans l'outil.

Ce qui remonte est donc, dans l'ordre : ce que la personne a pensé à signaler, ce dont elle se souvenait le soir, ce que le siège a réussi à lire, et ce que la ressaisie a bien voulu retenir. Quatre filtres avant le tableau de bord.

Personne dans cette chaîne ne fait mal son travail. C'est la chaîne qui est le problème.

Pourquoi la remontée s'arrête quand la journée est longue

Voici le mécanisme, et il explique presque tout.

Sur le terrain, la personne produit déjà de l'information pour faire son travail : elle remplit un bon, elle prend une photo pour le client, elle note une quantité, elle fait signer. Ces gestes servent à quelque chose d'immédiat et de visible.

Puis on lui demande de saisir une seconde fois, dans un autre outil, la même information, pour le siège. Cette seconde saisie ne lui sert à rien à elle. Elle sert à quelqu'un d'autre, plus tard, ailleurs.

Le jour où la tournée déborde, où le client retient une heure, où le trajet de retour dure deux heures, c'est toujours la seconde saisie qui saute. Ce n'est pas un manque de rigueur : c'est le comportement rationnel de quelqu'un qui hiérarchise entre une tâche utile et une tâche administrative.

Toute solution qui ajoute une saisie échouera par le même chemin. C'est le critère le plus fiable pour juger un outil terrain avant de l'acheter.

Le compte rendu contre l'événement

Il y a deux façons de faire remonter le terrain, et elles n'ont ni le même coût ni la même valeur.

Un compte rendu est rédigé après coup, de mémoire, dans un format libre. Il est riche, nuancé, et il n'est pas exploitable : on ne peut ni le totaliser, ni le comparer, ni détecter ce qui manque dedans.

Un événement est enregistré au moment où il se produit, dans une forme contrainte : une visite, un client, un horodatage, un résultat parmi une liste fermée, éventuellement une photo et un commentaire libre. Il est pauvre pris isolément, et il devient une information dès qu'il y en a cent.

La plupart des entreprises demandent des comptes rendus et espèrent en tirer des statistiques. C'est là que se perd l'essentiel : un compte rendu ne dit jamais ce qu'il ne contient pas.

Le format libre garde sa place, en complément. C'est souvent là que se trouve l'information qui n'était pas prévue.

Les quatre questions à trancher avant de choisir un outil

Elles ne portent pas sur la technique, et elles se répondent en une réunion.

  1. Combien de fois la même information est-elle saisie entre le terrain et le tableau de bord ? Chaque saisie supplémentaire est un endroit où la remontée peut s'arrêter.
  2. Quel délai sépare l'événement de sa visibilité au siège ? Répondez en heures ou en jours, pas en « rapidement ».
  3. Que se passe-t-il quand une remontée manque ? Quelqu'un le sait-il, et au bout de combien de temps ?
  4. Qu'est-ce que la personne sur le terrain gagne à saisir ? Si la réponse est « rien », l'outil sera abandonné, quelle que soit sa qualité.

La quatrième est la plus importante et la plus souvent oubliée. Un outil terrain que le terrain n'utilise pas ne vaut rien, et l'obligation hiérarchique ne suffit jamais bien longtemps.

Un outil que le terrain utilise volontiers est un outil qui lui rend un service qu'il n'avait pas : retrouver l'historique du client avant d'entrer, connaître un prix ou une disponibilité sans appeler le siège, produire un document propre devant le client, voir ses propres chiffres. La remontée vers le siège devient alors un effet secondaire de son usage, pas une corvée qui s'y ajoute.

Ce que le siège ne doit surtout pas afficher

Un tableau de bord terrain qui annonce « 34 visites aujourd'hui » est faux si six personnes n'ont rien saisi. Il n'est pas approximatif : il est faux, et il est dangereux, parce qu'il a l'air d'un chiffre.

Ce que ce tableau doit afficher, c'est deux nombres au lieu d'un : 34 visites remontées, et 6 tournées sans aucune remontée depuis hier. Le second nombre est celui qui déclenche une action.

Cette distinction paraît mineure. Elle change la nature de l'outil. Un système qui distingue « la valeur est zéro » de « je n'ai rien reçu » permet de décider. Un système qui les confond produit un chiffre plausible, et un chiffre plausible ne se conteste pas : on l'utilise.

C'est le même principe que pour un chiffre d'affaires que trois services calculent différemment. La question n'est pas de savoir qui a raison, c'est de savoir ce que le nombre affiché prétend mesurer et ce qu'il a réellement reçu.

Le cas multisite : consolider des définitions avant des chiffres

Quand l'entreprise a plusieurs sites, agences ou dépôts, tout ce qui précède reste vrai, avec une variable de plus qui coûte souvent plus cher que le reste.

Chaque site a construit sa propre version des règles, et ces versions sont toutes défendables localement. Une agence compte une intervention quand elle est planifiée, une autre quand elle est réalisée, une troisième quand elle est facturée. Chacune a de bonnes raisons, liées à son activité et à ce qu'on lui demande de piloter.

Additionner ces trois définitions produit un total qui ne mesure rien. Et le défaut est invisible : le total s'affiche, il est du bon ordre de grandeur, il évolue de façon vraisemblable.

Consolider des remontées sans consolider les définitions revient à additionner des unités différentes. L'arbitrage doit être fait par des personnes, avant toute construction, et il doit être écrit. C'est un travail d'une demi-journée qui évite un an de contestation.

À quoi ressemble une remontée qui tient

Cinq propriétés, qu'un outil terrain doit avoir toutes. Trois sur cinq ne suffisent pas.

  1. Il fonctionne sans réseau, et l'utilisateur voit ce qui est parti et ce qui attend d'être envoyé.
  2. La saisie prend moins de temps que l'alternative papier ou message, sinon l'alternative gagne.
  3. L'information saisie revient à celui qui l'a saisie, sous une forme qui lui sert.
  4. Une remontée absente est visible au siège comme une absence, jamais comme un zéro.
  5. Les règles de calcul sont écrites au même endroit pour tous les sites, et modifiables sans redéveloppement.

Aucune de ces cinq propriétés n'est une question de technologie. Ce sont des décisions d'organisation, qu'un logiciel applique ensuite. C'est pour cela qu'un projet terrain démarré par le choix de l'outil échoue si souvent : il tranche la question facile en premier.

Ce que nous faisons, et ce que nous ne faisons pas

Nous construisons ce type de système : une couche qui capte l'événement là où il se produit, applique vos règles, et présente au siège un état dont chaque chiffre peut être remonté jusqu'à sa source, avec ses trous signalés.

Nous ne commençons jamais par le développement. Nous commençons par regarder une tournée réelle et par écrire les règles telles qu'elles sont appliquées, y compris celles que personne n'a jamais formulées.

Et il arrive que la conclusion soit qu'un outil du marché suffit, ou qu'un seul changement d'organisation règle l'essentiel. Nous le disons dans ce cas, parce qu'un système construit sur une organisation qui n'a pas été tranchée ne tient pas plus longtemps que le tableur qu'il remplace.